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Un soir un livre 2016

  Activité gratuite ouverte à tous.

On discute d'un livre choisi d'un commun accord auparavant.
On peut même venir juste pour attraper le désir de lire...
Pour s'informer, participer, organiser, accueillir...
Infos : Jeanne Bem : jeannebem@yahoo.fr 

Ci-dessous le compte rendu des échanges
lors des différentes réunions proposé par Jeanne Bem

Lundi 21 novembre 2016

Nous étions en petit comité hier soir chez Agnès

En tout cas les lectrices présentes avaient toutes beaucoup aimé, avaient trouvé beau et intrigant "Pour Isabel", le roman posthume d'Antonio Tabucchi paru en 2013 et traduit de l'italien en 2014.
 Tabucchi était un spécialiste de la littérature portugaise, il l'enseignait en Italie, il avait vécu à Lisbonne dans les années 1980, c'était un amoureux du Portugal. Ce roman rebrasse ses thèmes favoris: la beauté et l'étrangeté du quotidien portugais - voyez sa passion pour la cuisine, son attention à des lieux, des rues, des quartiers, des atmosphères, sa capacité à rencontrer des gens des milieux les plus divers; un autre thème c'est l'obsession pour les êtres chers disparus, obsession suscitant quête et rencontres. Il paraît qu'il a remis dans ce dernier roman des personnages de ses romans précédents, c'est un roman-testament.
 
Je l'avais rapproché de Modiano parce qu'ils ont en commun le choix narratif de l'enquête policière avec recherche de témoins, de traces... et aussi à cause de leur façon - explicite ou plus secrète - d'ancrer ces destins oubliés dans une histoire politique qui "ne passe pas". Là où Modiano est hanté par les pages sombres de l'Occupation ou par la guerre d'Algérie (voir par exemple "Villa triste"), Tabucchi, lui, a rencontré au Portugal l'ombre portée de l'interminable régime de Salazar, régime dont ce pays s'est débarrassé en 1974 par la "Révolution des oeillets" (un coup militaire qui a instauré la démocratie). Dans "Pour Isabel", certains protagonistes, comme le gardien de prison capverdien, ont encore peur de parler trente ans après les événements.
 
Mais le style de Tabucchi n'appartient qu'à lui, il a quelque chose d'envoûtant une fois qu'on y est entré, sans jamais tomber dans le formalisme - au contraire, les mots sont simples, les phrases ordinaires. Comme c'est un récit à la première personne, il y a un côté oral agréable mais jamais rien de relâché. "Pour Isabel" est pris en charge par un narrateur qui revient dans les années 1990-2000 sur des événements obscurs survenus vers 1970. La trame consiste à passer d'une rencontre à la suivante et de lieu en lieu (on va jusqu'à Macao!), par un procédé de relais. "Je n'en sais pas plus, allez voir un tel..." Tout au bout, le narrateur rencontrera brièvement la jeune femme qu'il avait aimée - mais ce sera la rencontre avec un fantôme. Quand on a vu "Requiem", le film qu'Alain Tanner a fait à partir d'un autre de ses romans, on n'est pas étonné de rencontrer des fantômes qui se mêlent fugitivement à notre vie comme s'ils étaient des vraies personnes. C'est cette ouverture au surnaturel qui distingue aussi Tabucchi de Modiano - tous les deux créent un univers brumeux, mais (malgré la lumière du sud) Tabucchi est le plus brumeux des deux
 

   

Vendredi 21 octobre 2016 

Nous avons eu une agréable discussion vendredi dernier autour du livre de Laurent Mauvignier, "Continuer".
Il y avait un événement concomitant à la librairie d'Autun, aussi nous n'étions que neuf, mais c'était très animé, surprenant, et décontracté.
Car chacun était venu avec des impressions, mais c'est en confrontant sa lecture avec celle des autres que chacun a eu le sentiment de modifier un peu son avis.
Fondamentalement c'est un beau livre. Chantal et Marie-Dominique (qui malheureusement n'a pas pu venir au dernier moment) s'y connaissent en chevaux et certifient que tout ce qui concerne les chevaux est juste.
Nous pensions aussi partir en voyage imaginaire dans les steppes - dans les forêts et les montagnes d'Asie centrale. Et c'est vrai que l'auteur nous y emmène. Il y a un aspect ethnographique et même une dimension de conte dans ce roman. Comme dans les contes, il y a des "épreuves" à surmonter, on peut dire que les épreuves (toujours dures) jalonnent le récit.
Mais il y a beaucoup d'autres choses. Le roman est un "mix", mais le mix prend plutôt bien.
C'est autant un livre sur la nature et sur l'humain, avec une incursion dans une société traditionnelle qui existe encore, que sur les relations familiales. Le trio mère, père et adolescent, avec un père marginalisé. Il y a une tension constante, un suspense sur la question: la mère va-t-elle y arriver, va-t-elle "débloquer" son fils? La psychologie est pleine de finesse, et une distance est maintenue, qui permet au lecteur de se faire sa propre opinion. D'abord on se fixe sur le garçon, mais petit à petit on s'aperçoit que c'est Sibylle qui est au centre. Elle porte l'action, elle a une histoire, et son énergie la rend sympathique. De la part d'un auteur homme, c'est un beau portrait de femme.
Un autre thème est l'ancrage générationnel. Les adultes sont nés à la fin des années 60, les souvenirs, la musique y ramènent. Ce qui a semblé un peu plaqué, c'est le thème politique (la haine des Arabes) assez artificiellement rattaché aux attentats parisiens de 1995. Mais l'intention du romancier est louable. Quant à la fin, elle a paru un peu conventionnelle - c'est une sorte de happy end... même si en fait elle reste ouverte. En tout cas, personne n'a regretté d'avoir lu ce livre!

 

   
Vendredi 16  septembre 2016
La soirée avec Marie-Hélène Lafon à la librairie La promesse de l'aube a été un événement qui sortait de l'ordinaire. Ceux, celles qui s'étaient excusés - ils étaient pris, en voyage etc. - vont le regretter...

Nous avions lu ici "Les pays", et depuis, encore plusieurs livres, pas tous les mêmes. Moi j'ai découvert ces derniers jours "Chantiers" et "Joseph", et je veux absolument me procurer "Album", qui est une sorte de recueil de poèmes en prose classés par ordre alphabétique. L'auteure nous en a lu deux: "L'arbre" et "Les vaches", et c'est inoubliable.
Nous avons donc eu d'abord 30 minutes d'échanges en petit comité, et ensuite les visiteurs de la librairie sont venus, la petite salle en haut était pleine. Il arrive qu'un auteur dont on aime ce qu'il écrit, déçoive en tant que personne
. Marie-Hélène Lafon est une personnalité fascinante, très ouverte, facile d'accès, et très secrète. On ne peut pas regretter de l'avoir rencontrée. Elle parle merveilleusement de comment elle travaille, de ses "chantiers" - elle en ferme un, elle en a déjà un autre ouvert. Elle publie maintenant depuis vingt ans et peut prendre du recul par rapport à ses livres, interroger ce qui la motive profondément. Au coeur de son irrésistible pulsion à écrire: ne rien lâcher de ses deux identités, le Cantal et l'enfance - et de l'autre côté la vie citadine qui a été son destin. Même si son père avait dès les années 1970 le pronostic sombre ("nous sommes périmés"), elle observe que cette société rurale de moyenne montagne avec ses coutumes ancestrales tient encore, n'est toujours pas morte.
On pourrait dire qu'elle-même contribue à faire vivre cette société soi-disant condamnée. Elle le fait justement à travers ses livres - qui ne sont pas nostalgiques, ni mièvres, qui ne s'apitoient pas, mais qui opposent la "tenue" d'un style très travaillé à cette réalité rurale si rude, si menacée (même de l'intérieur, par exemple par l'alcool), mais dans laquelle il y a des beautés, une belle rivière, un beau pré, un bel arbre, de belles vaches, le goût du travail, et des figures humaines aussi, belles dans leur modestie, et puis des couleurs, des bruits, des choses à respirer ou à toucher...

               

Marie-Hélène Lafon avec Arnaud Buissonnin à la Librairie La Promesse de l'Aube

   
Le mardi 5 nous étions nombreux (seize en tout) chez Chantal au bord de l'Arroux, et nous avons longuement parlé du dernier livre d'Annie Ernaux, "Mémoire de fille".

Les livres d'Ernaux ne laissent jamais indifférent. Celui-ci est très proche de "L'événement", mais il est moins sombre, l'écriture est moins "blanche".
Il y a ce que la romancière raconte - elle choisit toujours un élément significatif, un seul, précis, encadré, quelque chose qu'elle a vécu et qu'elle estime de son devoir de transmettre - et puis il y a la forme. Ici, la forme, c'est le jeu subtil entre "je" et "elle", et le choix des temporalités multiples: il y a l'été 1958, "dans l'espace de la colonie", ce passé retrouvé sous la forme d'un "présent antérieur", puis il y a les deux années qui ont suivi (qui ont scellé cette histoire dans le secret, tandis qu'avec son livre Annie Ernaux pense avoir "désincarcéré la fille de 58". Et en parallèle, il y a des incursions dans divers temps d'aujourd'hui, les années 2000... Et il y a la création de ce personnage de "la fille", un personnage dont la romancière se sent à la fois proche et distante, puisqu'elle ne sait plus, intimement, ce que la fille pensait à l'époque, elle essaie de le reconstituer par des documents, des recoupements, comme si elle faisait une enquête sur quelqu'un qui a été, un jour, Annie D., c'est-à-dire elle-même dans ce temps-là, avec sa demi-virginité mystérieuse.
Le côté documentaire (c'est la guerre d'Algérie en arrière-fond, ou encore c'est la question de savoir quel espace était offert, pour leurs relations, leur corps, leurs perspectives de vie, aux jeunes filles des classes moyennes dans les années 1950-1960) touche en 2016 un vaste lectorat, surtout les femmes - et nous avons même eu un moment de flottement pour savoir si la fille avait été consentante ou non. En tout cas, H, le moniteur macho, est d'un réalisme criant. Mais le tableau est plus subtil, parce que cette jeune fille, malgré les humiliations, fait une première expérience d'émancipation. "Elle est éblouie par sa liberté, l'étendue de sa liberté." On pense à "L'Amant" de Marguerite Duras, une histoire qui, elle, se déroulait trente ans plus tôt, à la colonie... dans l'autre sens du mot.
   

 Lundi 30 mai 2016

Nous étions hier, quatorze en tout, chez Marie-Paule et Michèle, merci à elles pour leur chaleureuse hospitalité par ce temps maussade!

Le programme était riche, et nous avons d'abord consacré une bonne discussion au "Colonel Chabert". Balzac nous parle toujours. La France d'après l'Empire, c'est un sujet historique, mais la "Comédie humaine" est universelle, on continue d'y apprendre sur les rapports de force dans la société, le pouvoir de l'Argent, les déterminismes sociaux, enfin les éternels et puissants mobiles psychologiques. La comtesse, dans ce roman, est un personnage effroyable. Le monde de Balzac est très noir, là encore cela entre en résonance avec le nôtre. Sur le plan formel même, Balzac est plus moderne qu'on ne croit. L'ouverture du "Colonel Chabert", avec cette longue phrase dictée, toujours interrompue par ce qui se passe dans l'étude, et qui nous transmet dans une langue de bois administrative les codes incompréhensibles de la nouvelle société de la Restauration, relève d'une technique de collage et de montage très originale pour les années 1830.

 La figure de Chabert, soldat revenant d'au-delà la mort, ne pouvait qu'intéresser Jean-Paul Kauffmann, qui a été enlevé à Beyrouth par un groupe djihadiste en mai 1985 et retenu otage dans des conditions terribles pendant trois ans. Chabert est un peu la limite extrême et aussi l'envers de ce qui est arrivé à Kauffmann, c'est son Double secret. C'est pourquoi ce personnage de fiction est au coeur du livre "Outre-terre".

Ce titre, avec ce mot "outre", renvoie à cette expérience des limites, qui en tant qu'expérience littéraire se nourrit d'un événement historique au sens douteux (victoire ou défaite?): la bataille d'Eylau; puis d'une figure historique énigmatique, Napoléon; et également de repérages incertains menés par l'auteur sur un territoire indéfinissable (cette enclave russe au milieu de l'Europe occidentale: Kaliningrad / Königsberg), et poursuivis sur cet autre lieu en son sein, lui aussi indéfinissable et brumeux: la petite ville au nom imprononçable qui a vu la bataille il y a deux cents ans, avec en sentinelle sa mystérieuse église si apparente sur le tableau de Gros (une église devenue aujourd'hui une usine à la fonctionnalité improbable).
Autant le roman de Balzac est "carré" et vise à élucider les mystères et à offrir au lecteur une sorte de maîtrise, autant le livre de Kauffmann (essai? carnet de voyage? journal? auto-fiction? poème?) nous déconcerte. Dans la discussion on a entendu des réserves, mais la plupart des réactions étaient positives. Quand on accepte ce genre de récit dérivant, avec digressions, fragmentation, amorce de motifs repris plus loin, ressassement même, on peut tomber sous le charme. Le livre est très "habité" par son auteur, quoique les confidences personnelles directes soient très discrètes. Par exemple, les nombreuses notations sensorielles - sons, odeurs, saveurs, textures - renvoient peut-être à la captivité de l'auteur dans le noir et l'inconnu et le danger, ce qui l'avait obligé à exacerber ses perceptions. "Que cherchez-vous à la fin?" demande un quidam à l'auteur au cours d'une rencontre dans le Tarn. Il n'y a pas de réponse. L'auteur cherche quelque chose à travers ses livres (des traces du passé? une route pour lui-même?). C'est une quête qu'il se résigne à laisser ouverte... de même qu'il est empêché de monter dans le clocher de l'église d'Eylau.

 
Chers amis, chères amies,
nous étions quinze, lundi 11avril 2016, chez Nicole, dans son grand salon, et c'était joyeux.

Le roman à succès de Jean-Paul Didierlaurent, "Le liseur du 6h27", a suscité la controverse amicale. Il se prête aux avis les plus contradictoires.
Certains l'ont trouvé drôle, d'autres inégal (le début est prometteur mais après, le liseur du train est abandonné, et d'autres situations plus banales se succèdent) et déprimant.
L'idée la plus originale, à part le train, est la machine à détruire les livres. Mais quand même, cette "Chose" a clairement hérité du "Voreux" de "Germinal", le site minier qui dévore les ouvriers... on peut penser aussi à Charlot et au contremaître dans "Les Temps modernes" quand ils sont happés par les rouages des machines...
Il y a beaucoup d'emprunts dans "Le liseur de 6h27" (Camus, Proust même), on ne va pas tous les énumérer. Pour certains, le héros est un jeune homme à l'aise dans sa petite vie de banlieue, pour d'autres c'est Meursault en pire, et son amitié avec le poisson est sinistre. Plusieurs allusions renvoient aux camps de concentration nazis. Le personnage de Giuseppe apporte une dimension humaine, mais la folle quête des exemplaires du livre correspondant à son accident relève ... de la folie. La folie, pourquoi pas - mais elle côtoie la fine observation réaliste (la maison de retraite a beaucoup plu). Le happy end en a laissé certains dubitatifs.

Un aspect plus ambitieux du roman serait l'emboîtement du thème des livres: ce livre est sur les livres. Ecrire et détruire se correspondent, même si le happy end contredit la destruction. La clef usb nous apporte un livre en train de s'écrire, et ça va plus loin, puisque le récit qui est sur la clef collisionne avec l'histoire que raconte le roman (Gide n'est pas loin, voir le journal de l'écrivain dans "Les Faux-Monnayeurs"). Avant le happy end, on a vu des livres massacrés, ou au contraire fabriqués avec des débris humains (métaphore de la littérature-document ?). Si les livres survivent, c'est à l'état de débris de papier, en feuilles détachées - là, c'est le sens qui est détruit. Paul nous a dit que les passages cités sur ces feuilles volantes pourraient être des extraits des nouvelles que Didierlaurent publie par ailleurs.

 

 Lundi 29 mars 2016

La romancière Isabelle Jarry était avec nous

Soirée exceptionnelle. Nous étions dix-huit et nous avons parlé avec  de son roman "Magique Aujourd'hui". Elle s'est très aimablement prêtée à nos questions.

 
Le titre déjà: elle avait pensé à "Tim et Today", elle ne voulait pas "Magic Today" mais bien un titre français, et elle a eu à défendre son titre face aux "commerciaux" de sa maison d'édition.

Isabelle Jarry travaille de façon intuitive, et son roman s'est mis en place et enrichi petit à petit. C'est comme cela qu'elle a eu l'idée à un moment d'introduire l'histoire (vraie) du Japonais qui a refusé de se faire évacuer après la catastrophe de Fukushima. Beaucoup de petits détails viennent de son quotidien. Nous les lecteurs, nous sommes contents aussi de reconnaître dans un roman dit d'anticipation des éléments reconnaissables de notre monde. A ce propos, l'endroit où se passe la cure de "déconnexion" de Tim n'est pas le Morvan, c'est plus au sud en Saône et Loire
 En fait la romancière ne considère pas que son livre soit à ranger dans la science-fiction. Elle s'est surtout intéressée au personnage d'un garçon d'aujourd'hui, et elle a créé ce Tim qui est à la fois hyper connecté mais aussi "inadapté", ce qui lui donne une personnalité attachante. Tim n'est pas banal. Tim a une vie intérieure. Tim se cherche encore, et peut-être qu'il se trouvera. Les lecteurs et lectrices avaient observé sa douceur, sa capacité d'empathie, sa curiosité. Today, le charmant robot, est un peu à son image. Dans la discussion, certains ont dit que Today n'était que le prolongement de Tim, et qu'avec lui Tim se désocialisait. Mais Today est un type de robot comme il n'en existe pas encore, il est imprévisible et à sa façon il est autonome. Il est traité dans le roman comme une vraie personne. Tim et Today sont traités à égalité, et le roman est en grande partie conçu en montage alterné: leurs deux histoires parallèles se correspondent pendant les quelques jours de ces aventures, où ils sont séparés. Tout le monde a beaucoup aimé l'épisode de la présentation devant le jury du travail de Tim par le robot. Le roman comporte pas mal de passages humoristiques.  
 Il y a eu bien sûr une discussion sur le monde qui nous attend (il est déjà là): faut-il le craindre? La voix narrative, dans le roman, ne prend pas parti. Isabelle Jarry part du principe que le personnage n'a pas à questionner le monde dans lequel il vit, il est né dedans, il le prend comme il est. Des livres comme "1984" et "Le Meilleur des mondes" sont des références, mais la romancière n'a pas voulu placer ses personnages dans un monde angoissant - cela aurait été un autre sujet. Rien n'empêche le lecteur de se poser des questions sur notre rapport avec les machines ou sur ce qui définit l'humain.


Je crois que tout le monde a apprécié ce contact, direct et détendu, avec un auteur: c'est encore une autre façon de "lire" et d'approfondir les lectures. Un grand merci à Mme Isabelle Jarry, et à Nicole Grémeaux qui nous l'a amenée.

 

 

Lundi 25 janvier 2016
Jamais conversation n'a été aussi animée qu'à propos du livre humoristique de Gerald Durrell, "Ma famille et autres animaux". On se serait cru dans la volière du dernier précepteur de Gerry.
A part une voix moins convaincue, tout le monde a aimé ce flash back nostalgique vers un Corfou qui n'existe plus, et cette évocation à la fois précise pour ce qui est des richesses naturelles de l'île, et hilarante concernant la tribu familiale. On a été plusieurs à avoir ri tout seuls en lisant. Cela fait du bien.

La discussion a porté sur l'excentricité proverbiale des Anglais, encore plus visible quand ils s'expatrient. Puis aussi sur l'incroyable liberté dont jouit le jeune Gerry dans les années 1930. Sur les caractères bien différenciés des personnages, comme il se doit dans une comédie. La mère est toujours "cool", et Larrie (Lawrence, le futur auteur du célèbre Quatuor d'Alexandrie) est toujours imbuvable.

J'ai détecté dans le roman un témoignage implicite sur le statut encore très prestigieux entre les deux guerres de l'Angleterre et sur l'attitude quelque peu arrogante, presque colonialiste, de la famille Durrell - seul Gerry respecte vraiment les autochtones, jusqu'à apprendre le grec.

Pour Gerry, ce séjour de rêve à Corfou entre ses dix et quatorze ans correspond vraiment au paradis de l'enfance. Parmi les bizarreries d'un récit littérairement très construit et contrôlé, il y a le black out sur le passé. Qui était le mari de la "Mother", le père des enfants? Pas un mot. On dirait qu'à l'arrivée sur l'île, la famille fait table rase. Gerry "naît" ou renaît à l'âge de dix ans, avec les araignées, les tortues, les scorpions, les crapauds, les lézards, les mantes religieuses... Qui dit enfance, dit éducation, curiosité. Et la curiosité de l'enfant va aux choses de la vie, du sexe et de la mort - mais c'est toujours avec le sourire, comme dans l'épisode de l'inquiétante autre "Mother" (la mère du dernier précepteur), cette vieille femme qui s'enroule dans son lourd et long "manteau" de cheveux et qui s'entoure de fleurs qui parlent. Lewis Carroll est plusieurs fois convoqué dans le livre, par exemple quand sont évoqués des champs qui forment un échiquier. Tout le monde est un peu fou à Corfou. "Je suis fou, vous êtes folle, nous sommes tous fous", disait le Chat du Cheshire à Alice.