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Un soir, un livre 2019

 

 

Pamuk La femme aux cheveux roux  

 24 juin 2019 


18 h.30  -  Chez Chantal, Etang sur Arroux

 
  Autour  de :
La femme aux cheveux roux
de  Oran Pamuk (2019, Gallimard)
 
 
Ci-dessous,
les comptes-rendus rédigés par Jeanne Bem

Butor La modification

Lundi 20 mai

Malgré quelques personnes excusées, nous étions quand même neuf chez Colette et Jean-Philippe, dans leur belle maison de campagne, pour discuter de "La Modification".

Le roman de Michel Butor date d'il y a 60 ans - la plupart le connaissaient ou alors c'était une découverte. Plusieurs l'ont accueilli ou relu avec enthousiasme. L'intrigue est banale, stéréotypée, avec un comique qui relève parfois du théâtre de boulevard. Mais ce qui compte, ce que Butor voulait, c'est qu'on dépasse ce libretto pour s'intéresser au dispositif littéraire qui était innovant. Ce roman est un de ceux qui ont conduit à la formation du groupe du "Nouveau Roman".

Faire tenir la vie d'un individu, tout un monde de pensées, de souvenirs, de projections, de fantasmes, dans un trajet en train Paris-Rome d'environ 20 heures et dans l'espace étroit d'un compartiment de voyageurs de hasard: cela demande une certaine virtuosité. A cet effet, Butor marie des moments de prose poétique (les longues phrases) avec la description minutieuse d'un courant de conscience, et avec une observation des êtres humains qui s'inspire de la psychologie comportementale (effectuée dans un style jugé par certains un peu froid). Son réalisme descriptif nous ramène avec quelque nostalgie aux années 1950, il donne au roman un caractère "historique": il y a des détails qui le "datent". 

Le passage entre divers temps et divers lieux est fluide, on peut se repérer. La "modification" s'insinue dans le texte de manière douce mais inflexible. Le voyageur doit choisir entre deux femmes, entre deux lieux: s'il choisit la femme qu'il identifie à Rome et s'il la transfère à Paris, il perdra à la fois Rome et ce qui fait le charme de Cécile. 

Parmi les sujets de discussion, il y a eu l'usage que fait Butor du "vous": appel à s'identifier au héros? ou au contraire, mise à distance? Une lectrice peut se sentir interpellée par le romancier d'une manière trop insistante. On a parlé des différences, selon les langues que nous connaissons (italien, espagnol, allemand, anglais), dans la façon de s'adresser à une autre personne...
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De Luca  

Lundi 14 avril 2019

Nous avons passé une agréable soirée chez Jacqueline (merci à elle!), nous étions dix, et nous avons discuté du dernier livre de Erri De Luca, "Le tour de l'oie"

C'était très animé, tout le monde a cité telle ou telle phrase ou page, on s'est beaucoup interrogés sur la personnalité si particulière, complexe, à la fois affirmée et évasive, de cet écrivain-poète-philosophe...

Par exemple il été militant actif à Lotta Continua pendant les "années de plomb" en Italie (les années 70) mais il refuse d'exercer quelque emprise que ce soit sur les autres. 
Ou bien: il écrit ce beau livre plein d'images et de phrases qui suggèrent la sérénité, et pourtant on sent, dans les dessous et la composition du texte, l'angoisse de la mort qui approche. 
Il ne regrette pas d'avoir manqué l'occasion d'expérimenter la paternité, mais il est habité par ses souvenirs d'enfance avec son père, et il donne une consistance parfois presque tangible à ce fils qu'il s'invente et avec qui il dialogue pendant une nuit, dans la solitude de sa maison. 
Pas d'héritage, pas de transmission: mais ce livre est bien une sorte de testament.

Deux ou trois des lectrices ont eu du mal à entrer dans "Le tour de l'oie". Tout le monde a reconnu l'originalité formelle, le concept, ce dialogue de moi avec moi. A cause du côté fragmentaire et bousculé de cette sorte d'autobiographie-bilan, c'est un livre à lire par petits morceaux, un livre de chevet. Il y a beaucoup de fulgurances - Naples, les langues, la figure récurrente de la mère, l'escalade du Vésuve, la rencontre au zoo avec l'orang-outan... Et à côté des idées, il y a de petits morceaux ramenés du monde sensible, en rapport avec le passé de travailleur manuel de l'auteur, son respect pour les ouvriers et pour les paysans.

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Oz Amos

Lundi 4 mars 2019

Nous étions hier dans le charmant appartement de Danièle, près de la cathédrale - merci à elle pour son accueil!

Le livre d'Amos Oz - l'histoire de sa famille, de son enfance, de son adolescence, dans la Palestine mandataire et ensuite dans le jeune Etat d'Israël, le tout en 850 pages - a posé un problème à plusieurs lecteurs et lectrices. 

Plusieurs se sont arrêtés au bout de 100 ou 150 pages. Certain(e)s sont quand même venu(e)s à la soirée. D'autres qui l'avaient lu, ou pas, se sont excusés. Nous étions huit à discuter de "Une histoire d'amour et de ténèbres". Discussion animée et sympathique, qui a donné l'idée à plusieurs d'y retourner et de finir le livre!

En fait, les 150 premières pages ne sont pas les meilleures. C'est après qu'on accroche et qu'on est porté par le charme du conteur et les flots de son écriture. 

Il nous offre un tableau du monde du 20e siècle, vu par le prisme du destin des juifs d'Europe, dans ce minuscule territoire du Moyen Orient où les a poussés le sionisme, un mouvement politique inventé et porté dans les années 1890 par Theodor Herzl. Après la série de pogroms qui a commencé dans l'Empire tsariste dans les années 1880 et qui a déraciné et jeté sur les routes et les mers des centaines de milliers de juifs, ce destin a trouvé une solution (très problématique comme on sait) en deux temps: d'abord avec la prise en compte par la Grande Bretagne en 1917 de la possibilité de créer un foyer juif en Palestine (voir la lettre du ministre Balfour à Lord Rothschild www.lesclesdumoyenorient.com/Declaration-Balfour.html) et ensuite, après la Shoah, avec la création d'Israël en 1948. 

Le petit Amos Klausner naît à Jérusalem en 1939, de parents fuyant le nazisme, arrivés en Palestine dans les années 1930. Son érudit de père parle onze langues, sa maman quatre ou cinq. Ils connaissent le yiddish. Entre eux ils parlent russe! Ils n'en transmettent aucune à l'enfant qui est un locuteur natif de l'hébreu. Mais ils ne peuvent l'empêcher d'être un enfant surdoué!

Nous voyons donc par ses yeux ce monde un peu désuet des juifs polonais, russes, allemands, hongrois, autrichiens... transplantés dans un pays inconnu, poussiéreux, vaguement hostile, où ils vivent petitement, dans des cercles cloisonnés, et ont du mal à s'adapter. La mère d'Amos est une victime de cette transplantation. Le fils (qui écrit ses mémoires vers 2000, à 60 ans) lui rend un hommage émouvant à travers le récit qui coule de sa plume, petit à petit. C'est presque par surprise, involontairement, qu'il trace d'elle  par fragments un portrait-puzzle. Il nous la rend présente, la jeune femme lumineuse et ténébreuse, modeste et brillante, active et dépressive, qui s'est suicidée quand il avait douze ans. Arrivé au bout du livre, il avoue: "Jusqu'à maintenant, au moment où j'écris ces pages, je n'avais pratiquement jamais parlé de ma mère." (Folio page 836)  

Il n'est pas possible de détailler toute la richesse du livre - chacune des lectrices avait ses "morceaux" favoris. Passent des gens pittoresques, célèbres ou pas, et des paysages étranges, des situations souvent drôles, ou ambiguës, ou dramatiques, et de grands moments historiques "comme si on y était". On suit l'enfant qui devient un jeune homme, qui trouve pour plusieurs décennies son "lieu" au kibboutz, qui oublie le nationalisme étroit de ses débuts et bascule dans le camp de la paix, et on entrevoit l'écrivain qu'il est devenu. S'il avait tout raconté, c'est 1500 pages qu'on aurait dû lire!

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LIVRE Hôtel WALDHEIM VALLEJO

Vendredi 11 janvier 2019

Nous étions onze chez Agnès à fêter notre entrée dans la Nouvelle Année avec le roman palpitant de François Vallejo, "Hôtel Waldheim".

Le livre a été unanimement apprécié, d'autant que plusieurs d'entre nous connaissaient "La Montagne magique" de Thomas Mann qui avait été notre lecture il y a quelques années.

"Hôtel Waldheim" est un roman de l'oubli du passé et du douloureux processus d'anamnèse. Sa construction est un mécanisme d'horlogerie qui s'inspire de deux romans au moins, celui de Thomas Mann (c'est son intertexte affiché) et un autre dont la présence est plus secrète: le roman anglais "Le Messager" (The Go-Between) de L. P. Hartley (publié en 1951 et dont Losey a tiré un film en 1970). Il est à noter que ces deux romans situaient avant la guerre de 14 l'histoire qu'ils racontaient. Dans "Hôtel Waldheim", c'est dans un passé vieux de quarante ans par rapport à aujourd'hui, que les protagonistes doivent retourner en pensée.

C'est dans le décor à la fois feutré, désuet et vaguement inquiétant de la Suisse, dans l'hôtel-sanatorium même de "La Montagne magique", que François Vallejo situe cette histoire sombre qu'il date d'août 1976. Du roman de Mann, le lecteur retrouve l'atmosphère et les paysages - il ne manque que les discussions philosophiques. Quant au roman de Hartley, il fournit la figure du porteur de messages, de l'entremetteur involontaire, un petit garçon dans le livre anglais, un adolescent étranger un peu perdu car parlant mal l'allemand dans le livre français. Le messager est utilisé à son insu dans un imbroglio qui mène à une catastrophe. Chez Hartley la coloration est sociale et sexuelle, chez Vallejo elle est avant tout géo-politique: on est en pleine "guerre froide", et dans ces pays aux confins de l'Est, cette guerre bat son plein.

Jeff est aujourd'hui un Français d'âge mûr vivant en Normandie. Il pensait avoir tout oublié de cet été de vacances où il avait seize ans. En fait, un drame de l'espionnage s'était déroulé à côté de lui, qu'il n'avait pas perçu. C'est une femme suisse, Frieda, qui le confronte avec des archives et des questions, qui essaie de faire de lui un témoin capital, et qui attend beaucoup du retour du refoulé. Elle était alors une petite fille, et dans ce drame elle a perdu son père, un historien transfuge de la DDR qui avait monté en Suisse un réseau pour aider d'autres transfuges, et que la Stasi avait démasqué et (on l'apprend à la fin du roman) contraint à retourner à l'Est.

Le roman de Vallejo déroule lentement cette pelote. Il propose aussi une réflexion sur les procédés littéraires et l'art du roman. Il oblige les protagonistes (et les lecteurs) à la relecture du passé à travers une grille inattendue qui se met en place petit à petit. On peut observer un parallélisme entre Jeff et Frieda: c'est leur fixation sur un stade de l'enfance, leur curiosité pour les parents, pour ce qu'on appelle la "scène primitive". Frieda veut savoir pourquoi son père a disparu en 1976 de Zurich, les abandonnant elle et sa mère. Jeff quant à lui était en 1976 un ado obsédé (comme il est naturel) par les mystères du sexe. Le soir où il s'était fait voyeur pour observer les ébats de ses voisins de chambre (en fait le couple d'espions est-allemands), et qu'il ne s'était rien passé entre eux, sa réaction fut juste de déception, de bouderie - alors qu'il aurait pu ou dû comprendre que ce n'était qu'un faux couple! C'est ainsi, d'erreurs d'interprétation en vérités douteuses, que procède l'enquête qui constitue la fiction.