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Un soir, un livre 2019

 

 
 11 février 2019 

18 h.  -  Chez Danièle, Autun

 
  Autour  de :
Une histoire d'amour et de ténèbres
de  Amos OZ  
(Folio, 2005)
 
 
Ci-dessous,
les comptes-rendus rédigés par Jeanne Bem

LIVRE Hôtel WALDHEIM VALLEJO

Vendredi 11 janvier 2019

Nous étions onze chez Agnès à fêter notre entrée dans la Nouvelle Année avec le roman palpitant de François Vallejo, "Hôtel Waldheim".

Le livre a été unanimement apprécié, d'autant que plusieurs d'entre nous connaissaient "La Montagne magique" de Thomas Mann qui avait été notre lecture il y a quelques années.

"Hôtel Waldheim" est un roman de l'oubli du passé et du douloureux processus d'anamnèse. Sa construction est un mécanisme d'horlogerie qui s'inspire de deux romans au moins, celui de Thomas Mann (c'est son intertexte affiché) et un autre dont la présence est plus secrète: le roman anglais "Le Messager" (The Go-Between) de L. P. Hartley (publié en 1951 et dont Losey a tiré un film en 1970). Il est à noter que ces deux romans situaient avant la guerre de 14 l'histoire qu'ils racontaient. Dans "Hôtel Waldheim", c'est dans un passé vieux de quarante ans par rapport à aujourd'hui, que les protagonistes doivent retourner en pensée.

C'est dans le décor à la fois feutré, désuet et vaguement inquiétant de la Suisse, dans l'hôtel-sanatorium même de "La Montagne magique", que François Vallejo situe cette histoire sombre qu'il date d'août 1976. Du roman de Mann, le lecteur retrouve l'atmosphère et les paysages - il ne manque que les discussions philosophiques. Quant au roman de Hartley, il fournit la figure du porteur de messages, de l'entremetteur involontaire, un petit garçon dans le livre anglais, un adolescent étranger un peu perdu car parlant mal l'allemand dans le livre français. Le messager est utilisé à son insu dans un imbroglio qui mène à une catastrophe. Chez Hartley la coloration est sociale et sexuelle, chez Vallejo elle est avant tout géo-politique: on est en pleine "guerre froide", et dans ces pays aux confins de l'Est, cette guerre bat son plein.

Jeff est aujourd'hui un Français d'âge mûr vivant en Normandie. Il pensait avoir tout oublié de cet été de vacances où il avait seize ans. En fait, un drame de l'espionnage s'était déroulé à côté de lui, qu'il n'avait pas perçu. C'est une femme suisse, Frieda, qui le confronte avec des archives et des questions, qui essaie de faire de lui un témoin capital, et qui attend beaucoup du retour du refoulé. Elle était alors une petite fille, et dans ce drame elle a perdu son père, un historien transfuge de la DDR qui avait monté en Suisse un réseau pour aider d'autres transfuges, et que la Stasi avait démasqué et (on l'apprend à la fin du roman) contraint à retourner à l'Est.

Le roman de Vallejo déroule lentement cette pelote. Il propose aussi une réflexion sur les procédés littéraires et l'art du roman. Il oblige les protagonistes (et les lecteurs) à la relecture du passé à travers une grille inattendue qui se met en place petit à petit. On peut observer un parallélisme entre Jeff et Frieda: c'est leur fixation sur un stade de l'enfance, leur curiosité pour les parents, pour ce qu'on appelle la "scène primitive". Frieda veut savoir pourquoi son père a disparu en 1976 de Zurich, les abandonnant elle et sa mère. Jeff quant à lui était en 1976 un ado obsédé (comme il est naturel) par les mystères du sexe. Le soir où il s'était fait voyeur pour observer les ébats de ses voisins de chambre (en fait le couple d'espions est-allemands), et qu'il ne s'était rien passé entre eux, sa réaction fut juste de déception, de bouderie - alors qu'il aurait pu ou dû comprendre que ce n'était qu'un faux couple! C'est ainsi, d'erreurs d'interprétation en vérités douteuses, que procède l'enquête qui constitue la fiction.