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Un soir un livre 2013-2014

  Activité gratuite ouverte à tous, y compris les non adhérents.

On discute d'un livre choisi d'un commun accord auparavant.
On peut même venir juste pour attraper le désir de lire...
Pour s'informer, participer, organiser, accueillir... Jeanne Bem : jeannebem@yahoo.fr

     

 Mardi 1er  juillet 2014 ; un soir à la campagne

Nous étions nombreux (quatorze!) hier dans le jardin de Marie-Paule et nous avons passé près de deux heures à discuter du livre de James Saulter, "Un sport et un passe-temps" (première publication 1967).
Ce roman américain est une histoire d'amour un peu mince certes, mais il a beaucoup de facettes. Et au cours de la discussion ces facettes se sont révélées.
D'abord évidemment Salter nous restitue la vie à Autun d'il y a cinquante ans, exactement dans l'hiver de 1961-62, et tout est identifié, repérable - sauf le bizarre "viaduc" qui doit venir d'une autre ville. Il y avait vraiment du linge suspendu à l'étage, dans le Passage! Il y avait deux cinémas! La ville haute d'Autun était déjà triste et vide. "Autun silencieuse comme un cimetière."  Mais en bas il se passait des choses, des battements, des pulsations - dans l'avenue de la Gare, au café de Foy, au Café Français, sur les trottoirs devant les boutiques, dans la chambre d'Anne-Marie... 
La ville nous apparaît familière et étrange, son reflet nous est renvoyé par un regard étranger qui veut pénétrer "la vie secrète de la France". "Je tiens un extraordinaire inventaire sur cette ville", dit le narrateur. Ou encore: "Il y a une odeur dans l'air qui veut dire que la France vit encore." Le roman est rempli de ces formules qui font mouche.  

 
James Salter a vécu lui-même l'histoire d'amour qu'il prête ici à son double de fiction, le jeune et oisif Dean, plus glamour que lui dans sa belle Delage un peu décatie. C'est ce choix narratif qui explique le côté "voyeur" du récit, avec ce narrateur qui s'insinue en imagination dans l'intimité du couple. Peut-être le romancier a-t-il voulu mettre à distance son expérience pour s'en guérir?  Il la raconte au présent, mais tout semble lointain, et une incertitude persiste - ont-ils existé? qu'a-t-il vu? qu'a-t-il suppléé? Nostalgie. "Images passées de France qui me hantent." 
Page 125 de l'édition anglaise: "I am interested in the visible" (c'est le visible, le visuel qui m'intéresse). C'est encore une autre facette. Au fond, ce qui est raconté, représenté, a un rapport métaphorique avec l'art d'écrire un roman. Ecrire et voir ne font qu'un. Le roman de Salter est clairement conçu comme un film: des scènes de rue, de restaurant, de chambre, des dialogues courts, simples. Ils bougent, sortent le soir, montent en voiture, font l'amour... Tout doit être "visible", se transformer en image. Le narrateur prend des photos.
Hier quelqu'un a remarqué le côté tragique du livre. Le romancier se sent menacé par l'histoire qu'il raconte, il est obsédé par Dean, sa créature. Dean a un "pouvoir" sur lui. Dean lui échappe, c'est Dean qui "vit" le premier, le narrateur ne peut que le suivre, ou le poursuivre. Dernière page: nous avons besoin des héros... nous leur donnons un pouvoir... Ils nous le rendent un peu... puis ils disparaissent... Ecrire un roman c'est faire l'expérience du néant. 
 
    
    
 

 

 Lundi 12 mai 2014

Nous avons passé deux heures très agréables hier chez Francette, autour du roman de François Bott, "Avez-vous l'adresse du paradis?"
La première qualité de ce roman est peut-être son concept, cette architecture visible, avec les personnages répartis sur les "journées" datées. Au début on est excité, d'autant que ça commence avec le marathon de New York et un début de romance. Mais petit à petit, on devient conscient du procédé. On a relevé le retour insistant dans le roman du mot "ennui". Cependant les personnages sont intéressants, certains attachants, nous reconnaissons notre monde, le ton est vif, il y a de l'humour, de l'énergie même. Bott écrit bien. Parfois il émet des clichés d'idée ou d'expression dont on se demande s'il ne faut pas les prendre au deuxième degré. Le romancier cherche à établir une complicité avec le lecteur, comme le montrent les innombrables allusions à la littérature ou au cinéma. C'est un roman intertextuel. "Le paradis" consiste au fond à construire un monde-livre plausible et satisfaisant, avec des résidus d'autres livres

 
     

 Vendredi 4 avril 2014

Nous étions une dizaine hier soir - très bien reçus par les Jeune - pour discuter librement du 9e art (j'ai vérifié: la BD est le 9e art!). La bande dessinée et ses variantes: le manga japonais, la "graphic novel" ou roman graphique... se situe à côté de la littérature. C'est en fait un média hybride qui emprunte au dessin et à la peinture, à la photographie (pour les repérages de décors et les objets tirés du réel), au roman et au théâtre (pour la construction de l'intrigue et pour l'utilisation des dialogues), au cinéma (pour la "prise de vue" des images, leur cadrage et leur montage) et à la série télévisée (pour le principe du retour des personnages d'un album à l'autre et pour l'inspiration intimiste et sociétale).
Tout le monde avait lu le roman graphique de Camille Jourdy en trois volumes, "Rosalie Blum" (Actes Sud, 2007). Les qualités de ce livre ont généralement été appréciées, et on est allés jusque dans le détail, concernant tel personnage (le fils et la mère, Rosalie, la colloc etc.), l'ambiance (une jeunesse paumée, des décors défraîchis, l'humour, l'amitié...), le suspense et la façon de poser des éléments d'attente et de manipuler le temps, et même certaines particularités typiques de la BD comme l'utilisation de la double page. 
Deux types de lecteurs se sont dégagés: ceux qui trouvent la BD facile et dévorent l'album (quittes à le relire après); et ceux qui vont lentement pour ne rien perdre de l'art propre à tel artiste particulier. Plusieurs avaient apporté d'autres BD qu'ils, elles, ont présentées et fait circuler. Il en ressort que la BD est très variée, très libre, ouverte sur tous les genres (policier, fantastique, "fantasy", érotique, historique, (auto-)biographie, documentaire...). Comme les autres arts, la BD réfléchit sur ses procédures et intègre cette réflexion, souvent ironique, en mettant des images dans les images (par exemple: des écrans télé). A la différence du livre, pour lequel le lecteur doit à partir des mots créer ses propres images mentales, la BD (comme les arts plastiques, comme le cinéma) met directement devant les yeux du lecteur l'imaginaire de l'artiste. Ce qu'il doit encore suppléer, peut-être, c'est l'animation des images, qui n'est que suggérée.

 

 

 
     
18 février 2014
Nous étions nombreux hier dans le spacieux salon de Nicole N. Et tout le monde était d'accord pour admirer la nouvelle de Maupassant "Boule de suif". Plusieurs ont souligné la supériorité d'un tel classique sur bien des romans d'aujourd'hui. Même si, bien entendu, on ne peut pas tout comparer, il y a aujourd'hui des écritures innovantes. La nouvelle de Maupassant est parfaite dans son genre: excellent mécanisme de l'intrigue qui utilise tous les rouages et tournants possibles, langue qui n'a pas vieilli, travail formel (par exemple l'opposition entre "voyage avant Tôtes" et "après Tôtes": d'abord Boule de suif est presque glamour, après elle n'est plus qu'un paria), mise en relief de petits tableaux et de portraits qui sont inoubliables, ironie et humour (noir). Un thème est universel aussi: l'atmosphère d'un pays sous occupation. Cette nouvelle (publiée en 1880, encore sous le regard de Flaubert) est une des premières parmi 300, on peut les lire toutes dans l'ordre, dans les deux volumes de l'édition de la Pléiade: à elles toutes, elles forment une oeuvre. On peut repérer dans celle-ci des motifs, des obsessions (en particulier pour le corps, l'organique, l'informe, l'incertitude homme-femme, la fonction maternelle, la folie...) qu'on retrouve dans d'autres nouvelles. Plusieurs des participants ont partagé leur souvenir d'autres nouvelles de Maupassant, en les racontant, ce qui a suscité le désir de s'y replonger et d'en relire.
 

 
           

 Lundi 20 janvier 2014

Nous étions hier dans le bel appartement tout blanc de Marie - pas très nombreux, peut-être parce que j'avais oublié d'envoyer un rappel, et puis il se passe tant de choses à Autun!
Il y en avait aussi (dont moi, je l'avoue) qui n'avaient pas fini le livre de David Grossman et qui vont continuer à le lire. Presque 800 pages: il y a là une démesure qui résonne avec l'expérience extrême à laquelle se livre Ora, la mère héroïque, ou encore avec l'ampleur immense des problèmes de ce coin du Moyen Orient, des problèmes politico-historiques qui sont évoqués ici de façon très efficace à travers un petit noyau de personnages, des problèmes dont les médias nous entretiennent tous les jours - mais il faut un roman pour nous les faire sentir de l'intérieur, et nous savons encore mieux maintenant qu'avant que ces problèmes ne sont pas près d'être résolus.
Les lecteurs de "Une femme fuyant l'annonce" découvrent une société qui a constamment peur, surtout les mères (sans doute aussi les pères), mais aussi des paysages, avec ce sentier de grande randonnée qui serpente à travers tout Israël - ce qui donne une impression inattendue d'espace, de nature pure, de solitude. Sur le plan littéraire, c'est l'art - mystérieux - du romancier qui frappe: comment il nous captive touche par touche, à travers l'infini des détails qui se complètent petit à petit, en suscitant l'attente de la révélation d'improbables secrets, en déployant les mille nuances de la psychologie féminine. Et ce qui survient à chaque page est à la fois juste et inattendu. Cela relève de l'exploit pour la traductrice d'avoir réussi à rendre dans un français à la fois familier et soutenu ce texte écrit en hébreu, dont tout de même les références culturelles nous manquent.

 

 

 
   

 Samedi 14 décembre 2013

On était nombreux chez Jacqueline hier soir, et on a discuté avec animation du roman de Lyonel Trouillot, La belle amour humaine. Même si on a exprimé un peu d'agacement, surtout à cause d'un discours qui sonne comme un continuel plaidoyer pour Haïti, on a quand même trouvé des qualités à ce livre qui est composé avec habileté et écrit dans une belle langue. Le monologue à la 2e personne est une forme littéraire qu'on trouve par exemple dans La Chute (de Camus). Le procédé fait un effet de miroir, d'autant que Trouillot donne aussi sa chance à la parole à la visiteuse, Anaïse, qui nous livre à son tour un portrait de Thomas et des insulaires. Si la 4e de couverture identifie Haïti, le roman laisse les choses dans le flou, pour accentuer l'universalité du message et l'aspect allégorique de l'histoire. Les deux méchants représentent le Mal absolu, et les villageois sont porteurs des valeurs du "Sud" - joie de vivre et innocence, couleurs et musiques, présence au monde, solidarité... Il y a des passages satiriques réussis à l'encontre des touristes blancs et une critique bien ciblée sur le mal-être dans notre monde à nous. Mais le romancier ne cache pas que le fond du problème est le marasme constitutif de cette île, il montre les castes fondées sur l'opposition noir / mulâtre, la corruption, les séquelles d'une histoire tragique (les Duvalier ne sont pas nommés, mais le pouvoir sinistre des deux "amis" sur lesquels porte l'enquête prend sa source dans cette histoire-là). On a apprécié le fait qu'il n'y ait aucune pleurnicherie, mais plutôt de l'humour, de la dignité et parfois du lyrisme, surtout autour de la belle figure du vieux peintre aveugle - tout le monde a pensé à Mandela pour l'épisode festif des funérailles.

 

 
     

 Mardi 12 novembre 2013

La discussion sur le roman de Pierre Lemaitre, "Au revoir là-haut", a été très animée. A part quelques réserves, on s'est accordé pour dire que c'est un roman riche, bien construit, d'une noirceur absolue, excitant, décapant, apportant une vision historique sans recourir au commentaire didactique, juste à travers les intrigues bien ficelées et le style...
 Il a peut-être été composé délibérément en vue du Goncourt, mais peu importe, puisqu'il est réussi. Divers aperçus sur 14-18 ont été échangés, on a redit la phrase d'Anatole France: "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels." 
Ce roman qui paraît en avant-garde de la déferlante de livres qui nous arrive avec le centenaire, est une machine de guerre contre tout discours bien-pensant, il les dynamite d'avance. Il a l'ambition de parler aussi pour le siècle qui a émergé en 1918, il dévoile la force de "l'arnaque" dans notre monde. Peut-être vivons-nous dans un monde sans visage? Le personnage d'Edouard magnifie la "gueule cassée", avec ses provocations, ses masques et sa mort "féérique".  Dada et les surréalistes sont là quelque part, sans être cités. Pas cité non plus: le "Voyage au bout de la nuit" de Louis-Ferdinand Céline, sans lequel ni Pierre Lemaitre ni Aragon n'auraient écrit leurs romans. Lemaitre pastiche l'écriture de Céline, mais il a raison. Un auteur à suivre.

 

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Nous avons passé une très bonne soirée, avec une discussion animée de près de deux heures. Christopher, le jeune héros du roman de Mark Haddon, "Le curieux incident...", raconte sa propre histoire (un peu comme le héros du "Horla" de Maupassant) et fait comprendre l'autisme de l'intérieur. Du coup, chaque lecteur se découvre un peu autiste... Agnès nous a livré des éléments très intéressants sur les enfants autistes - qui sont à 80% des garçons. On a mentionné le syndrome d'Asperger et le livre de Josef Schovanec ("Je suis à l'Est").
Dans "Le curieux incident...", qui est une fiction, le milieu anglais de la fin des années 1990, l'approche relativement tolérante du problème par l'école et les parents, les dons de Christopher en maths, en logique et en sciences, tout est quotidien et vraisemblable - sauf peut-être le voyage en train, qui semble un exploit extraordinaire dans ce genre de cas. Mais l'auteur voulait que son personnage ait vraiment la fibre héroïque. Haddon a construit un beau suspense et choisi une écriture simple et directe qui simule les capacités de Christopher. En insérant dans le roman des citations scientifiques et des représentations graphiques, il s'est situé aussi dans le genre du roman expérimental/ludique, à la manière de "Bouvard et Pécuchet" de Flaubert, du "Paysan de Paris" d'Aragon, ou encore de Lewis Carroll, de Edwin Abbott ("Flatland"), de Perec, de Jostein Gaarder

 
 

 

 

  "Le canapé rouge" de Michèle Lesbre un : succès de librairie d'il y a quelques années. 
Il y a eu peu de voix discordantes dans la discussion, certains des présents ont vraiment beaucoup aimé ce livre. Ceux qui en connaissent d'autres d'elle disent que le schéma de base est souvent le même, une quête, des va-et-vient de la mémoire, quelque chose d'un peu brumeux et de nostalgique, une parenté certaine avec Modiano. On a apprécié les paysages de Sibérie vus par la fenêtre du train et les rencontres (même si probablement on en apprendrait plus sur la Russie dans l'ouvrage tout récent de la sociologue Svetlana Alexievitch, "La fin de l'homme rouge", Actes Sud). On a trouvé belle l'amitié entre Anne et Clémence.
 "Le canapé rouge" est un roman qui valorise un certain type de femme, la femme émancipée, active, tendre mais pas possessive avec les hommes - une sorte de rêve, que la romancière décline à tous les âges, de la petite fille à la vieille femme, et qu'elle entoure d'une cohorte de figures féminines mythiques. Les hommes sont moins bien traités, ils sont évanescents, fuyants. Mais on les aime comme ça! L'ombre de Gyl plane sur toute l'histoire - doublée de celle du jeune Paul. Le traitement du temps (avec les anticipations et les retours) complique un peu la lecture, et il y a sans doute trop de citations littéraires. Mais on ne peut pas regretter la dernière, ce beau poème de Nâzim Hikmet qui s'accorde bien avec la philosophie de ce roman somme toute optimiste.

 

 
 

 

 

  Café littéraire en Morvan 

 
 
Nous étions une dizaine jeudi après midi 8 août chez Jeanne en compagnie de Hoai Huong Nguyen, auteure de L’ombre douce, le choix  du groupe Un soir un livre, en mai. Fait plutôt rare, ce roman avait fait l’unanimité au sein du groupe. (Voir ci-dessous)
A la faveur d’un  séjour en Bourgogne pour les vacances, Hoai Huong Nguyen (ci-contre)  nous a fait le grand plaisir  de se transporter jusqu’au cœur du Morvan pour nous rencontrer. Nous avons  pu ainsi  échanger avec elle dans  l’ombre douce du jardin de Jeanne
Nos échanges à bâtons rompus ont porté sur les conditions d’édition de son livre, le choix des personnages, les rapports réalité/fiction dans ce roman qui a pour cadre la guerre d’Indochine et la défaite de Dien Bien Phu, les richesses et les difficultés du métissage culturel (domaine de recherche de l’auteure).
L’intention de H. H. Nguyen était d’écrire un roman d’amour entre un garçon et une fille très jeunes. Elle a choisi le contexte de la guerre pour donner de l’épaisseur au thème, la guerre entraînant une urgence à vivre dans un espace temps incertain et menaçant.  L’intensité des sentiments et le destin tragique des personnages situent le couple Yann/Mai dans la lignée des couples mythiques tels que  Tristan et Yseult ou  Roméo et Juliette.

 

 
     
     

H. H. Nguyen  est née en France de parents vietnamiens, et le roman qui lie le destin d’un Breton à une jeune fille vietnamienne est le reflet de sa double culture ; elle connait la Bretagne depuis l’enfance, mais elle a découvert Belle Ile, d’où est originaire le personnage masculin, plus récemment  Pour ce qui est du versant indochinois, l’auteure s’est appuyée à la fois sur des témoignages  familiaux et les travaux des historiens, sans oublier la part fictionnelle qui reste l'apanage du romancier.

Ce fut une belle rencontre, humaine et littéraire et nous remercions Madame Nguyen  pour l’avoir acceptée et Jeanne pour l’avoir organisée. Et nous espérons accueillir Madame Nguyen lors d’une prochaine  Fête du livre à Autun.
 

 

                                                                  
   
Le roman de Noëlle Châtelet, "Madame George", n'est sans doute pas un chef-d'oeuvre, l'écriture est assez neutre, et au premier abord c'est juste un petit roman familial. Mais le thème parle à chaque lecteur: on a tous eu un jour une impression de déjà vu, on "croit" aux esprits puisqu'on parle quelquefois aux arbres et même aux choses... D'ou une discussion très animée, qui faisait appel à nos expériences diverses.
Le personnage principal du roman, le psychanalyste Jean-Marc (il a 70 ans, précise l'auteure dans un entretien sur France Culture, à La Grande Table, le 25 juin), est le support d'un débat entre rationalité scientifique et ouverture aux phénomènes étranges. La romancière lui fait faire un voyage initiatique à Nohant. Il a un choc dans la maison de George Sand, une maison littéralement "habitée" par cette femme qui fut exceptionnelle et qui encore aujourd'hui fait l'effet d'une divinité, c'est une sorte de Grande Mère.
A l'arrière-plan du roman, Noëlle Châtelet se réfère - pensons-nous - au célèbre essai de Freud, "Das Unheimliche" (L'inquiétante étrangeté, 1919), un texte dans lequel Freud, à partir de contes d'Hoffmann et d'autres allusions littéraires, explorait des expérience d'angoisse ou d'inquiétude. Qu'un lieu inconnu, étranger, nous semble "étrangement familier", Freud l'explique par le retour du refoulé. C'est ainsi qu'une maison "étrange" peut représenter inconsciemment le corps de la mère au moment de la naissance: c'est ce "lieu" par où nous sommes tous passés, mais que nous avons oublié. "Das Unheimliche" peut éclairer certains méandres du voyage intérieur de Jean-Marc dans "Madame George" - dont ces évocations d'enfants morts, ou même non-nés, expulsés du corps maternel avant même d'advenir.
 

 

 
     
     

Le roman de Hoai Huong Nguyen, "L'ombre douce", a charmé à peu près tout le monde. Un roman d'amour, dans la littérature d'aujourd'hui, c'est rare. L'auteure reprend une tradition ancienne, on pense par exemple au roman courtois: c'est presque un amour "de loin", il a été si éphémère, mais il est plus fort que la mort. Mai et Yann sont de belles créations. Des souvenirs littéraires viennent en écho, comme "Roméo et Juliette" ou "Pêcheurs d'Islande". Verlaine est cité par la romancière pour sa musique mélancolique.
Pour caractériser à la fois les thèmes (la nature, l'eau, les fleurs, la lumière et l'ombre, le vent...) et le style, un mot revenait dans la discussion: la fluidité. L'auteure réussit cette chose impossible: elle parle de vraies situations de violence - et cette violence a existé historiquement: la guerre d'Indochine, la société coloniale, le basculement d'un pays, l'hécatombe de Dien Bien Phu, l'oppression des femmes - mais elle le fait dans un style dont la douceur désamorce cette violence sans la censurer pour autant. C'est un travail à l'opposé de celui de Marguerite Duras qui était beaucoup plus dans le conflit, la révolte (par exemple dans "Un barrage contre le Pacifique").
A la fluidité contribue le traitement des paroles prononcées ou pensées: il n'y a pas de guillemets, les paroles sont soit rapportées et intégrées au récit, soit citées sans guillemets, à l'aide de petits tirets. Peu de paroles échangées donc, peu de communication (voir la famille bretonne de Yann!): cela ne fait que renforcer le miracle de l'amour entre le soldat français et la jeune Vietnamienne, en cette année 1954.

 
     

Le récit de voyage de Jean-Luc Coatelem, "Nouilles froides à Pyongyang", a suscité une discussion longue et animée. Il est vrai que le vide et la monotonie de la Corée du Nord se reflètent dans le récit - mais justement, l'intérêt du livre est de nous faire "voyager" en nous imprégnant de l'ambiance sinistre, tout en nous préservant des risques, de l'ennui, de la déprime même, qui sont liés à ce voyage que presque personne ne peut (ni ne veut) entreprendre. On a souligné certains détails: par exemple, les rues toujours désertes sont saturées par la constante musique et les slogans transmis par les hauts-parleurs. On a été sensibles à l'humour noir que pratique l'auteur (une sorte de défense sûrement) et à certaines scènes d'anthologie, comme le séjour dans l'établissement thermal, ou la visite de la "coopérative modèle" qui n'est qu'une suite de simulacres. Ou encore l'hallucinant musée. La limite de l'entreprise de Coatelem est quand même apparue: ce type de voyage dans ce type de dictature ne permet pas de vraiment voir quoi que ce soit... Les risques pris par les deux voyageurs sont très limités, ils ne sont pas très courageux... Et en même temps, le moindre contact un peu personnel avec des vraies gens mettrait ces derniers immédiatement en danger... (Les trois Kim ont peut-être eu des ennuis? - mais ils sont tellement ectoplasmiques qu'on a du mal à les plaindre.) La discussion a souvent tourné à des échanges sur la géopolitique: ce matin même d'ailleurs, la surenchère de menaces de Pyongyang a encore franchi un cran.

 

 

 

 

 

 

 
     
Discussion animée, à bâtons rompus, sur le roman de Blandine Le Callet, "Une pièce montée". Un livre facile à lire, peut-être trop facile: écrit avec application, dans un style sans recherche, et accumulant des péripéties et des observations souvent convenues - c'est ce qu'ont soutenu certains. Le choix des chapitres-personnages ressemble au choix de Remmert dans "Petit art de la fuite", mais le traitement chez Le Callet est plus statique, il y a plutôt une juxtaposition qu'une progression (vu que l'événement traité, un mariage, couvre un laps de temps assez court), tandis que chez Remmert il y a un montage alterné dynamique, le long d'une "route" sur laquelle se succèdent, tant au plan factuel que psychologique, des événements imprévisibles et néanmoins logiques. Remmert est imbattable pour la grâce. Son chapitre 53 en dit plus en trois pages sur l'ambiance d'une noce que tout le roman de Le Callet.
La noce est en fait un topos littéraire / cinématographique qui a souvent servi aux romanciers ou aux réalisateurs - c'est Flaubert qui a inventé la fonction ironique de la "pièce montée" ("Madame Bovary", 1857, 1ère partie chapitre 4).
Une autre chose dont on a discuté, c'est la fin du roman, qui a paru à certains incohérente avec le reste. La confession de la grand-mère, sa mort probablement imminente, nous emmènent subitement dans un registre grave. Quant à Bérengère, jusque là elle donnait tous les signes d'une chipie, et voilà que Vincent, qui a vécu son mariage comme un cauchemar, retrouve aux dernières lignes une femme métamorphosée. On peut adhérer à cette transformation inattendue, ou bien soutenir que c'est une maladresse de la romancière

 

 
     
 

 Le roman de Enrico Remmert, "Petit art de la fuite", a suscité une discussion animée. La plupart des lecteurs / lectrices ont beaucoup apprécié ce livre. Il tisse bien des fils: la "route", les rencontres, l'amitié, le couple, le trio, l'angoisse, les choix, l'art... l'Italie enfin, car on voyage toujours dans un roman étranger, et ici c'est l'Italie qu'on reconnaît, et en même temps une autre Italie qu'on connaît moins - les plages en hiver, les bars, la dèche, ce qui se passe dans la tête de jeunes Italiens de trente ans... Il y a des passages très drôles (et cinématographiques) comme la récupération du tableau dans la voiture, ou la noce vers la fin du roman.
La forme narrative (l'alternance de trois monologues intérieurs dont un à la deuxième personne) a pu surprendre un peu, mais on s'y fait vite et on différencie bien les trois personnages. On a discuté pour savoir s'ils faisaient du surplace ou si leurs problèmes se dénouaient. Surtout, plusieurs ont vanté l'écriture de Remmert, et comment l'auteur ménage toujours des surprises. Il y a des passages poétiques et philosophiques qu'on a envie de recopier ou de lire à haute voix - on l'a fait pour "les lucioles" (ch. 43) et d'autres endroits. Bref, vraiment un beau livre.

 
     
Le livre de Marie-Hélène Lafon, "Les pays", a suscité une très bonne discussion. Tout le monde était d'accord sur la qualité de cette écrivaine: elle allie une grande simplicité avec une véritable écriture. Le fond du récit est autobiographique - elle se concentre, entre un prologue et un épilogue, sur les quelques années (décennie 1980) où Claire (la jeune femme qui la représente) fait ses études de lettres à Paris. Mais Marie-Hélène Lafon bouleverse le genre de l'autobiographie. Bien sûr, son expérience compte, et son regard de jeune provinciale montée à Paris depuis son Canatl natal, et sa sensibilité, ses rencontres, les images qui condensent ce qu'elle a vu et ressenti. Mais s'il n'y avait pas son écriture, ce ne serait qu'une autobiographie de plus. Dans une interview à France Culture (La Grande Table, 3 décembre 2012), elle dit que le matériau verbal est son seul instrument. Pour ce qui est de l'expérience, elle se réfère à Raymond Depardon et à son film "La Vie moderne". Un des thèmes des "Pays" est la disparition du monde rural. Lafon garde un souvenir vibrant de ses étés de jeunesse à la campagne, de la dureté mais aussi de la riche matérialité de ce monde de la ferme. Comme chez le cinéaste, il n'y a chez elle aucune nostalgie, aucun sentimentalisme. Une autre de ses références est Flaubert, "Un coeur simple". Au cours de la discussion, on a parlé d'une certaine distance, des ellipses, de la retenue. Mais on s'est accordés pour dire qu'il y a par en-dessous le frémissement des émotions, une véritable subjectivité. C'est une différence avec Annie Ernaux. Il y a aussi de l'ironie, de la satire dans le regard de Lafon sur les codes des intellectuels, leurs rituels, les manies des citadins. Dans la troisième partie, elle est devenue elle aussi une femme moderne, libre et seule dans la grande ville, et elle assume - tout en essayant de ne pas perdre le contact avec son père et le petit garçon, son neveu.

 

 

   
   
 
 
 
 

 

 
     


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