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Pour ne pas l'oublier

Ornella Barone, collège de la Châtaigneraie, Autun, 71
 

Il était près de quatorze heures ce 20 juillet 1920, quand Madeleine sortit en hâte de sa charmante maison. Elle se trouvait non loin du centre ville d'Autun, une ville de Saône et Loire. Madeleine se pressait tirant son jeune fils par la main. La femme aurait put être trèsbelle si ses traits n'étaient pas creusés par la tristesse. Cette même tristesse se lisait dans ses yeux noisette éteints. Ses longs cheveux bruns étaient relevés en chignon d'où quelques mèches rebelles s'échappaient pour tomber sur sa nuque. Elle n'avait que 30 ans mais en paraissait 10 de plus.

Madeleine soupira et ordonna à son fils d'un ton faussement sévère :
 
« Allez Léon !! Dépêche-toi ! Nous ne devons pas être en retard ! »
 
L'enfant la regarda en souriant tout en accélérant le pas. Bien qu'âgé de 8 ans Léon était extraordinairement mûr et intelligent. Son visage poupin était très pâle mais cela contrastait merveilleusement bien avec ses cheveux noirs de jais et ses yeux d'un noir profond.
 
Si Madeleine était si pressée c'était parce qu'elle voulait assister à l'inauguration du monument aux morts de la ville d'Autun dont la construction s'était achevée mois précédent. Le monument avait été recouvert d'une bâche de protection pour empêcher les salissures. Arrivée au centre ville où devait avoir lieu l'inauguration, Madeleine se dirigea vers Jeanne, une de ses amies qui pleurait. Madeleine n'eut pas besoin de lui demander la raison de son chagrin, elle la savait déjà. Jeanne avait perdu son mari et son frère dansla guerre. Jeanne n'était pas la seule à pleurer beaucoup de femmes laissaient sortir leur chagrin. « Maudite guerre ! », pensa Madeleine, c'était à cause de cette « Grande Guerre » qu'elle avait perdu son mari, Lucien, le 30 avril 1917. Ils étaient mariés depuis 3 ans quand Lucien avait étémobilisé le 21 août 1914, il était parti au front laissant Madeleine seule avec Léonalors âgé de 2 ans. La vie avait été très difficile pour Madeleine obligée de travailler dans une usine d'armement pour pouvoir entretenir son fils. Elle avait vécutroisans dans l'angoisse, attendant les rares lettres de son mari trop occupé au front pour écrire, se demandant combien de temps encore cette guerre allait durer, si son mari allait revenir un jour...
 
Quand, le 2 mai 1917, on était venu lui annoncer la mort de son mari, fusillé car il avait refusé de se soumettre à un ordre de son supérieur, elle avait été si triste et en colère ! Comment avaient-ils pu tuer son mari « pour l'exemple » ?
 
Madeleine se souviendrait toute sa vie du moment où elle avait dû annoncer à son jeune garçon la mort de son père. Il avait pleuré et lui avait demandé comment il pourrait rejoindre son père.
 
Madeleine fut tirée de ses pensées si douloureuses par un son de trompette et l’apparition du maire de la ville, un grand homme blond aux traits fins et au regard bleu électrique. Il monta sur l'estrade aménagée pour la cérémonie et sortit un papier, son discours puis déclara :
 
« Chers habitants d'Autun, mes chers concitoyens,
 
Je vous remercie d'être venus si nombreux à l'inauguration du monument aux morts d'Autun, ce monument qui rend hommage à tous les combattants Autunois morts pendant la guerre de 1914 à 1918. Ce monument honore tous ceux qui sont morts si courageusement pour leur pays, tous les « poilus » qui ont affronté l'ennemi et qui ont contribué à la victoire de la France ! A tous ceux qui ont perdu un être cher pendant la guerre il restera une trace du courage d’un frère, mari, enfant, oncle ou autre sur ce monument afin que les générations futures ne les oublient pas. »
 
Un long silence s'était installé, plus personne ne parlait. Le maire l'interrompit au bout de quelques minutes pour annoncer qu'il allait enlever la bâche. Quelques hommes tirèrent sur la bâche laissant apparaître un grand monument de pierre où les noms des anciens combattants étaient gravés. Au pied du monument des gerbes de fleurs étaient posées : des fleurs bleues, blanches et rouges.

Léon, très impressionné par le monument, se précipita pour le voir de plus près, beaucoup de gens l'imitèrent. Léon comprit très vite que les noms de familles étaient écrits par ordre alphabétique, il chercha donc les B, comme Barbusse, son nom de famille. Une fois la lettre trouvée, il commença à lire :

« Barain… Bordier… ».
 
Il fronça les sourcils avec une expression de surprise et courut vers sa mère « Maman, ils ont oublié papa ! » s'écria t il.
 
- Comment ?
 
- J'ai regardé sur le monument, papa n'y est pas !
 
- Tu as mal regardé, ce... c'est impossible, balbutia-t-elle en se dirigeant vers le monument. L'enfant pointa son doigt vers la lettre B.
 
- Tu vois, il n'est pas là ! »
 
Madeleine se dirigea vers le maire qui discutait avec le président de l'association des anciens combattants, celui-même qui avait décidé quels soldatsfigureraient sur le monument.
 
« Monsieur, puis je savoir pourquoi mon mari n'est pas sur le monument ? »
 
Le maire la regarda avec un sourire narquois avant de lui répondre :
 
- Madame Barbusse, tout le monde ici sait que votre mari n'est pas mort pour servir son pays !
 
L'expression de Madeleine passa de l'incompréhension à la rage, elle s'époumona :
 
- Comment osez-vous ! Mon mari a combattu pendant 3 ans pour son pays ! »
 
Elle avait hurlé tellement fort que tout le monde s'était regroupé autour d'elle et du maire en chuchotant.
 
Mais Madeleine était indifférente aux doigts et aux regards tournés vers elle. Elle continua :
 
«Savez-vous messieurs ce que mon mari a vécu durant ces 3 ans ?
 
- Je sais seulement qu'il a refusé d'obéir à ses supérieurs », déclara le président d'un ton glacial. Des larmes de rages coulèrent le long des joues de Madeleine elle sortit une lettre de son sac et elle déclara :
 
- Je vais vous dire pourquoi il a désobéi, cette lettre mon mari me l'a écrite la veille de son exécution, je l'ai reçue cinq jours après, je savais déjà qu'il était mort. Elle déplia la lettre et lut :
 
Ma femme,
 
Je t'écris cette lettre d'adieu car demain je vais être exécuté et je tiens à t'expliquer pourquoi. Cela fait 3 ans que cette guerre dure, 3 ans que je suis loin de toi et de notre fils et je n'en peux plus de cette guerre. Cela fait 8 mois que je n’ai pas eu de permission. Nous sommes au même endroit depuis 3 mois nous avons fait 5 assauts dans le même secteur, 5 assauts qui n'ont servi à rien, on n'a pas bougé et on a perdu près de 1000 hommes. Hier le général voulait tenter un 6eme assaut et j’ai refusé de combattre toujours au même endroit pour rien. Plusieurs autres soldats se sont rebellés aussi. On était tout un groupe de mutins, le général en a choisi 3 dans le groupe. Il a choisi deux jeunes soldats et moi, il a dit que nous allions être fusillés pour que cela serve d'exemple aux autres. Nous avons la journée d'aujourd'hui pour écrire une dernière fois à nos proches puis demain nous mourrons. J'affronte la mort la tête haute. Vous allez tellement me manquer Léon et toi. J'ai vécu 3 ans dans des conditions de vies difficiles, atroces, parfois, mais pas une seule fois je n’ai cessé de penser à vous. J'aurais tellement voulu voir grandir Léon… Prenez soin de vous. Je vous l'écris pour la dernière fois.
 
Je vous aime.
 
Lucien. »
 
Sa voix s'était cassée par moments mais courageusement elle avait continué de lire. Madeleine levases yeux baignés de larmes versla foule qui applaudissait, plusieurs personnes pleuraient, d'autres criaient :
 
« Honte à vous messieurs, n'avez-vous donc aucun cœur ? » Ou bien :
 
« Vous devriez avoir honte messieurs! Lucien Barbusse mérite sa place sur le monument ! »
 
Léon pritla main de sa mère, il pleurait aussi. Le maire balbutia :
 
« Eh… bien…, je vais voir ce qu'il est possible de faire. »
 
Puis il se dirigea versla mairie, toujours gêné.
 
Madeleine encore très émue leva les yeux au ciel et pensa à son mari et à ce qu'il aurait dit s’il l'avait vue. Son fils lui murmura à l'oreille :
 
« Tu as été très courageuse maman. »
 
Elle l’embrassa et se dirigea vers la foule, plusieurs personnes la félicitèrent, même des anciens combattants. Madeleine les remercia timidement avant de retourner chez elle avec son fils.
 
Une fois arrivée Léon lui demanda :
 
«Maman, je peux lire la lettre s’il te plaît ?
 
- Bien sûr mon ange, lui répondit-elle en lui tendant la lettre. Après l'avoir lue Léon déclara :
 
- Je suis très fière de papa.
 
- Moi aussi je suis fière de lui.
 
- Pourquoi on ne parle pas très souvent de papa ?
 
- Je suis désolée, sanglota-t-elle, on en parlera maintenant.
 
- Merci maman. »
 
Madeleine et Léon s'endormirent très tard ce jour-là après avoir passé la soirée à parler de Lucien et des mutins.
Le nom de Lucien ne fut jamais ajouté au monument, mais Léon put aller à l'école la tête haute, fier de son père.